Des polices de caractère cursives à disposition des enseignants – une bonne nouvelle ?

22/08/2013 00:00

 

 

Le ministère de l’Education nationale, et plus particulièrement le Bureau des usages numériques et des ressources pédagogiques de la Direction générale de l’enseignement scolaire, a pris l’initiative de mettre à disposition des enseignants deux polices de caractères spécialement dessinées pour l’enseignement de l’écriture cursive.

http://eduscol.education.fr/cid72979/polices-de-caracteres-cursives-pour-l-enseignement-de-l-ecriture.html

 

L’initiative mérite d’être saluée : voici deux polices développées en majuscules et minuscules, avec toute la ponctuation et les accents, disponibles en caractères romains (droits) et italiques (penchés), utilisables en toute légalité et téléchargeables par tous les enseignants de France et de Navarre !

 

 

Des polices éloignées du modèle calligraphique

 

Une fois le premier sentiment de satisfaction passé, on court tout de suite regarder les polices en question, et là, l’étonnement est grand. Voici la police de caractère A :

et voici la police de caractère B :

Mon premier réflexe, avant même de réfléchir ou d’analyser les éléments de ces polices de caractère, est d’avoir le cœur déçu (mais pas l’âme en joie) : ces polices semblent bien plus éloignées de l'écriture manuscrite que ne sont les polices habituelles utilisées par les enseignants (Cursive Ecole, Du Cahier...). La première est très rigide, avec des bizarreries. La seconde semble plus être du script lié que de la cursive. Les majuscules d’imprimerie dans un texte écrit en cursif choquent et créent des ruptures de continuité. Je ne pense pas que les enseignants soient véritablement tentés de donner ces polices en modèles à des élèves de grande section ou de cours préparatoire pour apprendre les gestes d'écriture !

 

Passons sur le texte très bizarre choisi en exemple qui semble jouer avec la « nouvelle » orthographe pour mieux nous piquer les yeux : crapaüter, vraiment ? Et pourquoi Lætitia si mal orthographié ? Je n’aurais jamais l’idée de réclamer un e dans l’a à un éditeur de police scolaire, mais tout autre prénom aurait permis d’éluder cette difficulté... Le texte n’a même pas de cohérence interne : l’orthographe « simplifiée » de 1990 ferait écrire brulé pour brûlé...

 

Après lecture du document d’accompagnement, qui explique les choix faits par les auteurs, je livre ici quelques commentaires, en particulier sur la première des deux polices proposées, baptisée « police A » – la seconde me semble si éloignée de la véritable cursive que je ne pense pas que des enseignants soient tentés de l’utiliser comme modèle.

 

 

D’excellentes intentions

 

Déjà, le document rappelle certaines vérités qui sont toujours bonnes à dire. Je ne peux qu’applaudir des deux mains l’extrait suivant :

 

L’usage de l’écriture manuscrite, malgré l’évolution

des technologies, n’est pas obsolète. Elle fait

l’objet d’un usage constant dans le monde

du travail, le quotidien, malgré des échanges

plus conséquents sous forme de messages

typographiés.

Dans le cadre scolaire, le maintien de son

apprentissage ne se justifie pas seulement par la

persistance de cet usage dans la vie adulte mais

également parce que des études ont démontré

son implication dans l’apprentissage de la

lecture. L’écriture et la lecture sont intimement

liées. La reconnaissance des lettres passe autant

par la mémoire du geste que par la mémoire

visuelle. Quand on écrit, l’information nerveuse

est codée dans certaines zones du cerveau.

 

 

Après d’intéressants préambules sur la posture et les outils, le texte insiste sur l’importance du choix du modèle — donc, justement, du choix de l’éventuelle police informatisée à utiliser quand on ne souhaite pas réaliser les modèles d’écriture à la main.

 

Un modèle, en la matière, est un objet

de reconnaissance et participe à la cohésion

d’un groupe culturel. Il doit être établi et choisi

en pleine conscience de cette fonction et cette

responsabilité. 

 

Les formes des lettres

 

Un long passage insiste ensuite sur l'utilisation de modèles en italique, qui auraient pour fonction d’autoriser les élèves à pencher leur écriture, tout en faisant remarquer qu’ils le feront, pour la plupart, de toute manière. Le développement suivant concerne les majuscules, dont le rôle est celui de « balises » à l’intérieur du texte. Une affirmation péremptoire suit :

 

Une lettre minuscule est lisible quand elle conserve

les traces de la structure de la lettre capitale.

 

J’avoue avoir du mal à concevoir comment on peut considérer que la lettre a, la lettre b et la lettre d, pour ne prendre que les trois premières, conservent la trace de la structure de la lettre capitale dans la cursive ! Même les polices de caractères classiques d’ordinateur ne font pas apparaître de lien évident entre A et a, B et b, D et d...

 

Tout de suite après, on comprend où les auteurs veulent en venir et ce qu’ils veulent justifier :

 

Les exemples les plus marquants à ce sujet sont

la lettre e dont on comprend qu’elle doit être

« cassée » pour respecter la structure du E

capitale dont elle est issue ou encore la lettre

s, qui dans sa forme minuscule n’est qu’un s

capitale dont la taille a été réduite mais son tracé

n’a pas à différer ou se déformer par rapport à

son référent capitale.

 

Voici donc ce qui justifie les tracés suivants :

 

    

Le e est effectivement cassé, mais il reste lisible. Le s, par contre, est vraiment bizarre et ne ressemble à aucune police cursive connue ! Il s’agit donc là d’une déformation de lettre afin de coller à une théorie...

 

L’existence même des majuscules cursives est ensuite totalement niée :

 

Les capitales d’imprimerie permettent d’aborder

le tracé des majuscules cursives. La poursuite

de l’usage de majuscules cursives aux formes

dégradées, à la structure altérée, enseignées

aux élèves comme s’il s’agissait de formes

nouvelles alors que fondamentalement ce ne

sont que des capitales d’imprimerie ornées,

a conduit à ajouter une série de majuscules

cursives aux modèles aujourd’hui livrés.

 

C’est ainsi que les seules propositions faites en la matières sont des majuscules d’imprimerie « ornées ». Voici la police la plus proche de ce qu’on pourrait attendre de majuscules cursives : l’écriture A, en italiques ornées :

 

 

On s’éloigne là des Instructions officielles, qui recommandent au CP de

 

Connaître les correspondances entre minuscules et majuscules

d’imprimerie, minuscules et majuscules cursives.

 

et

 

Copier un texte très court dans une écriture cursive lisible,

sur des lignes, non lettre à lettre mais mot par mot (en prenant

appui sur les syllabes qui le composent), en respectant

les liaisons entre les lettres, les accents, les espaces entre

les mots, les signes de ponctuation, les majuscules.

 

En tout cas, il me semble improbable que cette police de caractère soit adoptée par les enseignants, en particulier de CE1, qui ont à cœur d’enseigner une belle écriture cursive à leurs élèves !

Saluons cependant le fait que ce document permet implicitement aux élèves qui auraient des difficultés motrices de se dispenser de tracer les majuscules cursives et de se contenter de majuscules d’imprimerie.

 

Les réglures

 

Un choix fort étonnant de réglures a été fait ici :

 

Interlignes : 10/8/10, 5/4/5 mm et 2,5/2/2,5 mm

Les réglures ici accompagnent l’enfant progressivement

et logiquement de l’apprentissage à

l’automatisation, ne remettent pas en question

l’utilisation ultérieure du Séyès, mais ne le

prennent pas non plus comme référence.

 

Il s’agit donc de proposer aux élèves d’utiliser de nouvelles réglures, qui ne sont ni du Seyès (agrandi ou non), ni du double interligne, mais une création nouvelle. Je ne sais pas si ce bureau du ministère prévoit de faire imprimer des cahiers en conformité avec ces nouvelles réglures...

 

Il est tout à fait exact que l’utilisation du Seyès peut présenter des difficultés de repérage, en particulier dans le cas des dyspraxies visuo-spatiales. Ici même, j'ai proposé des réglures spécifiques créées par mes collègues rééducatrices en écriture. Mais de là à créer une nouvelle réglure pour tous, le pas me semble un peu vite franchi !

 

D’ailleurs, le document explique sans vergogne qu’il ne souscrit pas aux recommandations de son propre ministère :

 

Le document Le Langage en maternelle recommande

des hauteurs pour les caractères en fonction

des lignages Séyès. Les lettres ascendantes

et descendantes des modèles livrés ici auront

des dessins différents car conditionnés par ces

réglures d’apprentissage qui ont pour but de ne

pas multiplier les repères pour l’enfant afin de

lui simplifier l’appréhension des formes.

 

Du coup, les enseignants qui auraient à cœur d’obéir aux recommandations des documents officiels ne sauraient le faire en utilisant les polices proposées, qui ne sont pas adaptables à du Seyès ! A vouloir « simplifier », que de complications proposées...

 

L’affaire est encore complexifiée par le problème de l’absence de ligne pour appuyer les t et les d, ainsi que les chiffres. Pour contourner l'obstacle, on propose aux enseignants... d’en ajouter une, en pointillés !

 

Quant à la hauteur du t, des points des i et j et à celle

des chiffres, il suffit de se servir de la mi-hauteur

des ascendantes (trait pointillé que l’enseignant

pourra ajouter le temps de l’étude de ces signes).

 

Donc, pour simplifier, on enlève une ligne au Seyès, mais ensuite ce sont les enseignants qui doivent tracer cette ligne manquante... en pointillés ! Là, pour le coup, la machine ne va pas leur simplifier la vie ! 

 

La formation des lettres

 

La forme des lettres proprement dites est ensuite enfin abordée. Je ne peux qu’approuver la première remarque :

 

La simplification des détails évite les caricatures

disgracieuses (petites boucles des b, v, s, r et

z, crochets des c et s…).

 

Effectivement, cette police nous épargne les « bouclettes » (œilletons) qui ont tendance à devenir des vraies boucles lorsque les enfants les reproduisent et qui gênent la lisibilité. De même, quelques lignes plus bas, on constate avec satisfaction que :

 

La suppression des attaques inutiles des rondes

(a, c, d, g) évite un difficile ajustement des tracés.

 

Par contre, entre ces deux affirmations, on en relève une autre qui pose plus de questions :

 

On peut noter plus particulièrement les attaques

étroites des n, m, v, w et pointue du y qui font

ressortir la structure de la lettre et

permettent d’instaurer un lien avec les caractères

typographiques de lecture.

 

En clair, l’attaque des n, m, v, w, y est droite et non pas en pont. Cela ne me gêne pas outre mesure dans le cadre d’une évolution vers le script dans une écriture adolescente, mais me semble poser problème dans le cadre de l’apprentissage de l’écriture par des enfants de grande section et de CP. Il est plus compliqué d’apprendre à faire « une pointe, deux ponts, je tourne » pour un m que juste « trois ponts, je tourne » ! La lettre v risque aussi plus facilement d’être confondue avec la lettre u et s’éloigne beaucoup du modèle classique.

         

 

Ce qui pose le plus de problème, cependant, est le paragraphe suivant :

 

La cassure du e et des grandes boucles (b, h, f

et l) assure de légères ruptures de rythme qui

permettent une cadence et des temps d’arrêt

en cours de tracé pour reprendre de l’énergie

avant de tracer notamment les ascendantes. Elles

assurent également une structure aux lettres et

garantissent ainsi le maintien d’une meilleure

lisibilité lors de l’accélération ultérieure du tracé

qui altère les formes.

 

On y apprend que les cassures de rythme et les ralentissements provoqués par la forme des e et de toutes les lettres en grandes boucles (b, h, f, l) sont des arrêts volontaires et destinés à « reprendre de l’énergie ! » La phrase est belle, mais ne correspond à aucune réalité dans le geste formateur de l’écriture. Bien au contraire, l’expérience prouve que tout ce qui tend à ralentir est source de... lenteur (c’est une tautologie !) et de manque de fluidité. Tout obstacle artificiel à la rapidité d’écriture est une gêne.

 

On revient ensuite à plus de bon sens :

 

Les lettres sont toutes exécutées en un seul geste

(notamment a, d, g et q). La seule lettre qui peut

avoir deux formes est le s, puisqu’il comporte

un trait de sortie à l’intérieur des mots, ce trait

disparaît si le s termine le mot.

 

En effet, à part la lettre x, toutes les lettres se tracent d’un seul geste et seul le s se termine vers la gauche, ce qui justifie l’ajout d’un trait final (« trait de sortie ») si la lettre n’est pas en fin de mot.

 

Mais voici enfin, au détour d’un paragraphe, la vraie explication de tous ces tracés surprenants :

 

Dans le modèle Écriture A, toutes les lettres

« s’attachent » visuellement les unes aux autres

à mi-hauteur des lettres minuscules de manière

tout à fait logique quelles que soient les lettres convoquées.

 

et, plus loin :

 

La lettre d’imprimerie se voit associer un trait

d’attaque et un trait de sortie. Une fois tracée

dans la continuité elle s’enchaîne sans que

son dessin soit modifié quelle que soit la lettre

qui la précède ou la suive.

 

On devine donc la vraie raison de ces cassures : pour une police d’ordinateur, procéder à des adaptations contextuelles, c’est-à-dire tracer une lettre de manière différente selon la lettre qui la suit ou la lettre qui la précède, demande beaucoup de travail supplémentaire : il faut prévoir plusieurs dessins de la lettre, calculer et choisir un e différent, par exemple, selon qu’il est après un b ou après un l. Observons le mot « belle », écrit à la main « normalement » :

On remarque que le premier e, qui suit un b, démarre à mi-hauteur du premier interligne. Le second e, en revanche, qui suit un l, démarre sur la ligne de base. Quand on écrit à la main, on ajuste sans difficulté les lettres en fonction de la lettre qui précède ou qui suit. Ce n’est pas le cas d’une machine !

 

De la même manière, l’utilisation des réglures Seyès pose le problème des éventuels chevauchement : si on a une lettre à jambage sur une ligne et une lettre à boucle montante sur la suivante, elles utilisent le même espace et risquent de se chevaucher. Quand on écrit à la main, on « triche » un peu et on décale sa lettre, mais l’ordinateur, lui, ne le fait pas...

 

Afin de simplifier la tâche à nos concepteurs informatiques, nous devrions donc maintenant demander à l’écriture de nos enfants de s’adapter aux outils et pas à ces nouveaux outils de s’adapter aux véritables besoins de l’écriture manuscrite ! On est bien loin ici du numérique au service de la pédagogie ; c’est au contraire à l’écriture qu’on demande de se mettre au service du numérique.

 

 

En guise de conclusion

 

Je suis ravie que les bureaux du ministère de l’Education nationale aient enfin pris en compte le besoin qu’ont les enseignants de disposer d’outils numériques de qualité pour l’enseignement de l’écriture.

 

Néanmoins, et malgré cette réelle avancée, je ne saurais recommander aux enseignants d’utiliser cette police de caractères comme modèle d’écriture. La rigidité induite par la nécessité de démarrer uniformément toutes les lettres à mi-interligne, l’absence de réelles majuscules cursives, les bizarreries des m, n, v, w, y, la réglure spécifique, me semblent des raisons suffisantes pour continuer, en ce qui me concerne, à faire mes modèles à la main... 

 

 

NB J'ai corrigé les fautes d'orthographe présentes dans le document d'accompagnement, mes citations ne sont donc pas exactement conformes à l'original... 

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