Liaison lecture / écriture : la quadrature du cercle

01/11/2012 00:00

 

 

N'écrire que ce qu'on sait lire ou ne lire que ce qu'on sait écrire ?

 

En grande section de maternelle, puis en cours préparatoire, on apprend à lire et à écrire. Or, quatre grands principes doivent à mon sens gouverner ces apprentissages, principes qui rendent leur programmation dans le temps extrêmement difficile. 

 

1/ Il faut toujours aller du simple vers le complexe.

2/ Il ne faut demander à un élève de faire que ce qu'on lui a appris à faire.

3/ C'est en écrivant qu'on apprend le mieux à lire.

4/ On ne doit écrire que ce qu'on peut lire. 

 

Si la progression du simple vers le complexe était la même en lecture et en écriture, tout irait pour le mieux. Malheureusement, la logique de la progression de l'écriture est tout à fait différente de celle de la lecture. 

 

En écriture, le début de la programmation est à peu près immuable, puisqu'on progresse en fonction de la forme des lettres. Une fois les boucles, les pointes, les lettres rondes et les ponts appris, on peut varier l'ordre des lettres suivantes. Par exemple : e, l, i, u, t, c, o, a d, m, n, r, p, s, b, f, h, j, g, v, y, q, w, k, z, x. 

 

En lecture, on commence souvent par les voyelles : a, e, i, o, u (avec ou sans le y selon les méthodes), puis par des consonnes facilitant la fusion syllabique : l, m, r, ch... On pourrait également alterner une voyelle et une consonne, pour pouvoir commencer à combiner très vite : en quelques jours, on peut écrire "le", "lili", "lulu", "titi"...

 

 

Une progression logique en écriture 

 

Pour résoudre ce paradoxe, je propose de distinguer, pour l'apprentissage de l'écriture des lettres au CP (le même type de progression peut être adapté à la grande section, en adoptant un rythme beaucoup plus lent — j'y reviendrai dans un prochain article), trois ou quatre étapes de durées très inégales :

 

étape 1 : La "pré-écriture" : repérage du lignage dans le cahier, exercices pour délier les doigts, travail sur le sens de rotation des lettres et la tenue du crayon. Cette période peut durer environ 4 à 8 jours (une à deux semaines d'école).

 

Exemple de préparation de cahier. La consigne est : termine le coloriage de la ligne commencée puis reproduis-la sur la ligne suivante (pour la partie en couleurs), termine la ligne au crayon à papier en commençant ton geste en haut (pour la partie à faire au crayon). 

NB : le cahier utilisé est du Seyès 3 mm, choisi pour sa bonne différenciation de la ligne de base et des interlignes.

 

 

étape 2 : L'apprentissage des lettres : une lettre par jour de classe, dans l'ordre précité. Cette période dure normalement 6 semaines 1/2 pour 26 lettres.

 

étape 3 : La révision de toutes les lettres : tous les tracés sont revus et automatisés, une attention particulière est portée au mouvement qui porte l'écriture, ainsi qu'aux enchaînements difficiles entre les lettres. La durée de cette période dépend des difficultés rencontrées ou non par les élèves.

 

étape 4 : En fonction du temps disponible, apprentissage des majuscules les plus courantes en fin d'année. 

 

 

Écrire pour apprendre à lire

 

Le problème de la liaison lecture-écriture concerne donc une période de 2 mois à 2 mois 1/2, au début de l'année scolaire. Après cette période, le tracé de l'ensemble des lettres ayant été appris, les élèves peuvent écrire tout ce dont ils ont besoin pour l'apprentissage de la lecture. 

 

Lorsque l'enseignant veut mettre l'élève en situation d'écriture avant l'apprentissage du geste d'écriture d'une lettre, trois solutions provisoires s'offrent à lui :

• sur la table, donner à chaque élève un jeu de lettres mobiles à agencer correctement,

• sur le cahier, donner à chaque élève de petites lettres à coller dans le bon ordre et correctement alignées. Les enseignants qui commencent avec la méthode des alphas proposent souvent d'écrire "en alphas" au début de l'année,

• sur l'ardoise, proposer aux enfants qui n'ont pas appris le tracé d'une lettre en GS d'écrire en majuscules d'imprimerie (il y aura dans la classe un alphabet avec la correspondance des graphies auquel l'enfant pourra se référer).

 

Bien entendu, il s'agit de solutions d'attente, qui ne doivent pas s'éterniser : pour apprendre véritablement un son, l'encodage kinesthésique est essentiel, et c'est en traçant la lettre (ou les lettres) du son en écriture cursive, d'un seul geste, que l'enfant pourra véritablement s'approprier le système alphabétique. De même, la mémorisation de l'orthographe des mots passe par leur écriture en cursive. On doit donc annoncer aux enfants clairement "on n'a pas encore appris à écrire le ..., alors, en attendant, on va faire de telle manière". 

 

Au bout de quatre semaines de classe au maximum, les élèves sauront écrire toutes les voyelles (e, i, u, o, a). Ensuite, si la méthode de lecture exige de lire des consonnes qu'on ne sait pas encore écrire (ch, f, r...), on revient temporairement au système de l'écriture en majuscules sur l'ardoise ou des lettres mobiles pour certains élèves. Dès que toutes les lettres apprises en lecture sont connues en écriture, on passe au travail sur le cahier. Sur le cahier, seule l'écriture cursive est admise. 

 

 

Écrire ce qu'on sait lire

 

Reste la question de n'écrire que ce que l'on peut lire. La difficulté est ici plus grande, puisqu'il est impossible d'accélérer la progression de lecture et que toutes les lettres de l'alphabet doivent être écrites en à peine plus de 2 mois. 

 

La solution me semble être de considérer que la leçon d'écriture tient le rôle d'une première présentation de la lettre et du son qu'elle fait, en préambule à la leçon de lecture proprement dite qui viendra plus tard dans l'année. Afin que la complexité ne soit pas trop grande, on sélectionnera soigneusement les mots et la phrase à écrire, afin qu'en soit bannie toute difficulté supplémentaire. 

 

Exemple pour l'écriture de la lettre g, qui est souvent vue tard en lecture :

 

g en bleu, à repasser d'un geste vif pour "sentir" le geste et à faire suivre d'une ligne de g (un par carreau)

glu (tracé simple, pas de levé de crayon, prononciation parfaitement logique si on a expliqué le g qui fait [g])

grue (idem, tracé un peu plus complexe à cause du r)

gare (un levé de crayon, lecture du mot facile)

gag (deux levés de crayon, lettre g en fin de mot, lecture du mot facile)

Agathe regarde un gag à la télé. (phrase simple, lecture collective possible, présence du g quatre fois. La majuscule est tracée par l'enseignant). 

 

 

De cette manière, quand la lettre g sera abordée dans la méthode de lecture, une première imprégnation aura déjà eu lieu. Il est bien évident que l'élève n'ayant "appris" un son que lors de la leçon d'écriture n'est pas censé l'avoir retenu et qu'il ne s'agit là que d'une première approche. 

 

Cette manière de procéder évite à l'enseignant, à condition qu'il ait choisi une méthode de lecture où la progression soit logique, de remanier sa progression de lecture tout en lui permettant de respecter la logique motrice dans l'apprentissage de l'écriture de chaque lettre. Elle permet également de renforcer le caractère spiralaire des apprentissages, puisque chaque lettre est vue au moins deux fois en écriture, et qu'en lecture une phase d'imprégnation est ajoutée à la phase de découverte et à la phase de consolidation, ce qui de mon expérience renforce les apprentissages chez les élèves les plus faibles. 

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